11 articles

"4" dans le cadre du festival Next

Par SEVERINE OLLIVIERPublié le 22 nov. 2015 à 18:37

Bonjour à tous,

 

Il vous reste toute cette semaine pour profiter de Next. Il s'agit d'un festival transfrontalier, de renommée internationale, soutenant la jeune création et en particulier les formes hybrides, mêlant théâtre, danse, vidéo, performance, arts plastiques et nouvelles écritures contemporaines. Lille, Villeneuve d'Ascq, Courtrai, Tournai et Valenciennes s'associent donc pour traverser les frontières et nous permettre de découvrir les acteurs des arts du spectacle vivant.

LE PHÉNIX, scène nationale de Valenciennes. Billetterie : 03 27 32 32 32 ou billetterie@lephenix.fr

4, de Rodrigo García.

Certains propos et certaines images pouvant heurter la sensibilité des plus jeunes, ce spectacle est déconseillé aux moins de 16 ans.

Dans ce cadre, au Phénix, ce jeudi 26 novembre 2015 à 21h00 (durée : 1h30), vous pouvez voir 4, la dernière création de Rodrigo GarcÍa, dramaturge, metteur en scène, scénographe, actuellement directeur du Centre Dramatique National de Montpellier. Il est né en 1964 à Buenos Aires, a quitté l'Argentine en 1986 pour s'installer à Madrid et fonder La Carnicería Teatro en 1989. Cherchant constamment à dépasser les formes du théâtre traditionnel, il entretient un rapport à la scène plus proche des arts plastiques et de la poésie que de la dramaturgie classique. Sa démarche repose sur un décentrement du texte au profit d'une poétique globale de la scène, où le travail au plateau avec ses comédiens, les images, la lumière, la musique et le texte sont des matériaux susceptibles de se répondre, de se compléter et de porter la création.

 En 2009, l'UNESCO lui a remis le XIème Prix Europe pour le Théâtre. Rodrigo García crée un théâtre audacieux, qui peut placer le spectateur dans une situation inconfortable de par sa subversion. Mais jamais il ne s'agit de provocation gratuite. Il s'agit d'inviter, par des chocs visuels et une écriture à la fois crue et poétique, à nous interroger sur le monde dans lequel nous vivons et la possibilité du vivre ensemble. Son désir du mystère, de l'étrangeté, proche de l'incompréhension que nous pouvons avoir face à nos rêves (dont le sens nous échappe, puisque là est une pensée non maîtrisée...) impulsent une déconstruction des codes, et l'élaboration d'un langage poétique et scénique tout à fait singulier, qui naît d'une juxtaposition a priori disparate et de la recherche continue de la beauté dans chaque matière, chaque élément du plateau, qu'il soit matériel, visuel, organique ou sonore.

Avec un théâtre engagé, Rodrigo García nous invite à réfléchir sur le consumérisme. Il observe l'architecture de nos grandes villes et ses aspects déculturés, où règnent en maîtres l'escalier mécanique et l'air conditionné ; où ces espaces génériques ne sont pas faits pour que les humains se rencontrent mais pour qu'ils consomment toujours plus (avec la dose de frustration que cela engendre pour ceux qui n'ont pas d'argent...). L'amour et la vertu peuvent-ils se développer dans des environnements urbains uniquement conçus pour le shopping ? Tel est la question que pose le dramaturge, en s'inspirant des mots de l'architecte et philosophe hollandais Rem Koolhass. Précisons encore une fois que la dimension subversive des spectacles de Rodrigo García est toujours pertinente et jamais gratuite dans la mesure où il nous rappelle à notre condition d'êtres pensants, donc libres... Il nous interroge aussi sur nos pulsions, notre rapport au désir, et sur ce que cela induit dans les rapports humains, notamment en ce qui concerne l'instrumentalisation des corps liée aux dérives d'une certaine société de consommation. Consommer l'autre, est-ce l'aimer ? (spectacle en espagnol surtitré en français).

Extrait d'une interview pour Les Inrocks :

 

Comment avez-vous abordé cette première création à Montpellier ?
Rodrigo García –  En général, quand un metteur en scène s’apprête à créer une pièce, il a toujours deux ou trois idées d’avance… Moi, je n’arrive jamais à préméditer le contenu de mes créations. Alors et comme d’habitude, j’ai commencé à savoir ce que j’allais faire en travaillant sur le plateau avec les acteurs.

 

Avez-vous une méthode ?


Pour cette pièce, j’ai inventé une méthode que je n’avais jamais expérimentée avant. Je suis quelqu’un qui ne se souvient pas de ses rêves. Depuis six mois, j’ai mis en place une stratégie pour m’en rappeler chaque matin en restant sous la couette pendant une demi-heure de plus. Je fais semblant de dormir et j’arrive ainsi à récupérer des images de mes rêves. Cela ne veut pas dire que le spectacle s’est construit à partir de ces images. Mais, c’est l’expérience de cet état qui me permet de réactiver le rêve que j’ai essayé de mettre au service de ma création. Retrouver ce moment matinal que je trouve enchanteur et qui me rend heureux a contribué aux séquences de jeux que je donne à voir dans 4.

RODRIGO GARCÍA, LA PREUVE PAR «4»

Par Hugues Le Tanneur— 12 novembre 2015, pour le journal Libération

Entre «Jardin des délices» à la Jérôme Bosch et observation acerbe du monde contemporain, la nouvelle création de Rodrigo García est un exutoire en forme de poème théâtral.

Le théâtre Humain trop humain à Montpellier, que Rodrigo García dirige depuis un an et demi, a quelque chose de l’abbaye de Thélème. Les mots «fay ce que vouldra» ne sont pas inscrits à son fronton comme chez Rabelais, mais l’atmosphère à la fois chaleureuse et espiègle qui se dégage du lieu a valeur de manifeste - jusque dans les toilettes, où les usagers ont toute liberté de s’exprimer en écrivant sur les murs ce qui leur passe par la tête.

Mêlée.

Très occupé par sa prise de fonctions, Rodrigo García n’avait pas présenté de nouveau spectacle depuis Daisy en 2013. Aussi, en découvrant 4, sa dernière œuvre, créée à Montpellier avant d’être reprise au théâtre Nanterre-Amandiers dans le cadre du Festival d’Automne, on est ravi de constater que l’homme n’a rien perdu de son mordant. Sur le plateau où trône un gigantesque savon de Marseille, les fidèles Gonzalo Cunill, Núria Lloansi, Juan Loriente et Juan Navarro évoluent en silence, reliés par un réseau compliqué de fils qui évoque évidemment autant le Web qu’une toile d’araignée dans laquelle ils seraient empêtrés. Après s’être démenés, entre bagarre de cour de récré et mêlée de rugby, ils font bloc autour d’un pied de micro. On ne voit pas leur visage. Qui parle ?

La question, récurrente dans les spectacles de Rodrigo García, est ici particulièrement flagrante. Ces monologues intérieurs, traversés de fulgurances où le poétique et le trivial forment les deux faces d’une même monnaie, sont le plus souvent exprimés en voix off, même si articulés depuis le plateau. Ils introduisent le spectateur dans l’intimité d’un locuteur anonyme, double fictif de l’auteur, qui a trouvé là un mode idéal de distanciation. La méthode est d’autant plus efficace que texte et actions scéniques décalés déploient une grande variété de perspectives, sous le signe du défoulement et de la transgression, où tout est mis cul par-dessus tête. Et là on s’en donne à cœur joie, ça pullule comme dans un tableau de Bosch. Il y a, par exemple, ces balles de tennis que Juan Loriente frappe contre un fronton représentant en gros plan l’Origine du monde de Courbet. L’image tremble à chaque fois qu’elle est touchée par la balle tandis que résonne le bruit d’un big-bang. On voit des coqs équipés de chaussures de sport. Des gamines grimées en lolitas à qui un samouraï d’opérette raconte des horreurs à mourir de rire.

Tout nu.

C’est un vaste défouloir, un univers parallèle que survole un drone doté d’une cloche qui fait de la musique. On se roule tout nu sur l’énorme savon de Marseille arrosé par un jet d’eau. On se masturbe, et mieux encore, dans des sacs de couchage. Il se dégage de cet exutoire drôle et luxuriant une ivresse paradoxale, une âpreté teintée d’amertume, une puissante mélancolie dont les plantes carnivores gavées d’asticots à la fin du spectacle donnent toute la mesure, illustrant ce que Rodrigo García définit comme des «funérailles de la beauté».

Hugues Le Tanneur

4 de et par Rodrigo García du 12 au 22 novembre au théâtre Nanterre-Amandiers, Nanterre (92).

 

 

<< Première page < Page précédente Page 3 / 3

Haut de la page